jeudi 8 juin 2017

François Houtart : « Garder un idéal révolutionnaire »



Une de mes premières rencontres avec François Houtart remonte au début de l’année 1991, à l’occasion de notre mobilisation contre la première guerre du Golfe. En février 91, des artistes et des intellectuels réunis à Ouagadougou, Burkina Faso à l’occasion du Festival du Film FESPACO, ont rédigé la déclaration « La nouvelle guerre de cent ans: les peuples vaincront l’impérialisme ». Parmi les premiers signataires se trouvaient Med Hondo, Ludo Martens, François Houtart, Jaap Kruithof.

Depuis lors, j’ai toujours connu François Houtart aux premiers rangs dans les combats contre la guerre, le colonialisme et l’exploitation et toujours totalement engagé dans le soutien à la résistance des peuples, partout dans le monde. C’est donc tout naturellement que je lui avais demandé de rejoindre mon appel pour le retrait du Hamas et de toutes les organisations palestiniennes de résistance de la liste européenne des organisations terroristes, à l’occasion des élections européennes de 2009. Pour motiver ce soutien, il avait rédigé la déclaration suivante, qui reste d’une brûlante actualité : « On ne discute pas avec des terroristes. C'est un principe admis généralement. Tout le problème est de savoir qui est terroriste? Aujourd'hui ce sont tous les adversaires, ce qui donne bonne conscience aux Etats-Unis, au gouvernement du Président Uribe en Colombie dans ses opérations militaires contre les FARC, au gouvernement de Sri Lanka dans sa guerre contre les Tigres tamouls, au gouvernement israélien dans son agression contre le peuple palestinien.
 Je me rappelle qu'à la fin de la seconde guerre mondiale, faisant partie de l'Armée secrète, j'avais été traité de "terroriste" par des soldats allemands. Il fut un temps où l'OLP était qualifiée de terroriste. Ce n'est pas parce qu'une organisation recourt à certaines méthodes répréhensibles moralement, qu'elle est automatiquement terroriste. Ce fut aussi le cas de la Résistance pendant la guerre de 40. Par ailleurs, il y a aussi des évolutions dans le temps. N'oublions pas qu'Israël a aussi été construit comme Etat par un mouvement appelé en son temps terroriste. Pour la Palestine, la seule voie est la négociation pacifique. Il est donc grand temps que le Hamas puisse être un acteur dans le processus. Une pression politique doit être exercée à cet effet, si l'on veut vraiment arriver à la paix ».

Quelques années avant, en 2005, je lui avait demandé de définir comment il voyait l’unité d’action dans une perspective de rassemblement des résistances. Il m’avait alors communiqué le texte suivant, que je reproduis intégralement, car cette réflexion également a gardé toute sa pertinence.

« L'action contre le néolibéralisme, comme phase actuelle du capitalisme mondialise, ne peut se réaliser qu'en convergence. En effet, une des caractéristiques de cette hégémonie est le fait que plus aucun groupe humain dans le monde n'échappe à la logique de la loi de la valeur. Il ne s'agit plus seulement des groupes sociaux soumis réellement au capital (la classe ouvrière), selon le concept de Marx de subsomption réelle, c'est-à-dire se réalisant au sein du processus de production. Sont aussi concernés tous ceux qui se situent hors d'une relation salariale, dans une subsomption formelle du travail au capital, c'est-à-dire par le biais d'autres mécanismes, notamment juridiques ou financiers. Or il s'agit de la grande majorité des travailleurs actuellement dans le monde : les petits paysans, les secteurs informels, les paysans sans terre...
          
Si nous nous référons à la périphérie du capitalisme de la triade, qu'il suffise de penser aux divers moyens d'extraction de la richesse, depuis les mécanismes de formation des prix des matières premières ou des produits agricoles, jusqu'au service de la dette, les conditions mises par les investisseurs étrangers, les paradis fiscaux, le dumping des produits agricoles, l'évasion des cerveaux, toutes politiques qui contribuent à l'accumulation du capital et à l'appauvrissement des sociétés néo-colonialisées.Tout cela affecte de nombreux groupes, les peuples autochtones qui perdent leurs moyens d'existence, les mères de familles concernées par la privatisation de l'eau, de l'électricité, la perte d'accès à l'éducation aux services de santé, les petits paysans entraînés dans le circuit de la famine.
 Voilà pourquoi, vingt-cinq ans après le Consensus de Washington, dix ans après la chute du mur de Berlin, qui signifia le triomphalisme du néolibéralisme, on assista à la double convergence de mouvements sociaux et d'organisations non gouvernementales protestant contre les centres de décision du néolibéralisme mondial d'une part et au développement des Forums sociaux de l'autre. S'agit-il de la naissance d'un nouveau sujet historique ? L'avenir le dira, mais il est clair que l'opposition au néolibéralisme réunit aujourd'hui des mouvements et des organisations qui n'avaient rien en commun et qui découvrent progressivement que l'adversaire est le même pour tous, parce que la logique qui préside à l'accumulation du capital les affecte tous. Les objectifs des luttes sociales se sont élargis. Il s'agit de revendications qui couvrent tout l'éventail des besoins humains y compris dans le champ de la culture et de la qualité de la vie et qui concernent aussi bien la sauvegarde de l'univers que la défense de l'humanité. Or, il ne suffit pas de protester, mais aussi de proposer des alternatives. C'est alors que les positions divergent. Il y a ceux qui affirment que le capitalisme peut être humanisé, arguant que d'ailleurs, la seule attitude utile est de proposer des reformes. D'autres estiment que face à la réalité seul un changement radical pourra apporter des solutions réelles et qui luttent pour un remplacement du capitalisme par un autre système. Bref, la division se creuse à nouveau entre révolutionnaires et réformistes et risque de mener la convergence des résistances à l'éclatement. Et si tout cela n'était qu'une fausse dichotomie ? En effet, il y a des niveaux différents d'alternatives : l'utopie, dans le sens de ce qui n'existe pas aujourd'hui, mais pourrait se réaliser demain et qui se définit par l'interrogation : quelle société voulons-nous ? Il s'agit d'une création collective permanente, constamment à redéfinir et qui se décline très concrètement : quelle éducation volons-nous, quelle agriculture, quelle entreprise, quels moyens de communications...? Sans doute le projet post-capitaliste s'oppose-t-il à celui de sa simple régulation, mais certains objectifs concrets peuvent coïncider. Sur le plan du court et du moyen terme, les coïncidences se rapprochent plus encore. Le moyen terme se définit comme tel, soit parce qu'il exige la mise en place de mécanismes sociaux ou techniques complexes ou encore parce que le système va se défendre. A ce niveau il existe bien des objectifs, économiques, sociaux, culturels, politiques, écologiques sur lesquels une action commune peut être menée. Pensons à l'opposition à l'ALCA en Amérique latine et à la construction progressive d'une intégration du continent. Cela ne signifie pas la fin du capitalisme, mais bien un frein sérieux à l'hégémonie unipolaire des Etats Unis dans la région.A court terme, les objectifs communs sont encore plus nombreux. Ils se justifient par le fait que les gens souffrent ou meurent aujourd'hui et pas demain. Par ailleurs des victoires partielles sont nécessaires dans les luttes sociales. Ce serait une erreur de considérer les petits pas uniquement comme des manières de permettre au système de s'adapter aux nouvelles circonstances et donc de se reproduire. Ils sont aussi des brèches que l'on peut introduire dans la logique du système capitaliste. Le courant réformiste place ses objectifs dans un aménagement du système, pour des raisons diverses, depuis le simple pragmatisme jusqu'à la foi dans le marché. Le courant révolutionnaire désire changer un mode de production, ce qui ne se réalise pas dans un temps court, car cela implique des transformations économiques, politiques et culturelles considérables. Mais il est porteur de la conviction que la logique de l'accumulation capitaliste ne fera qu'accentuer les contradictions dans les rapports entre l'homme et la nature et entre les êtres humains. Bien que les objectifs à long terme (l'utopie) influencent profondément la lecture et la conception de ce que l'on peut réaliser à moyen ou à court terme, la construction d'un sujet historique nouveau et mondialisé exige une unité dans les actions concrètes. Pour les uns, elles peuvent constituer un objectif en soi et pour les autres un pas dans un processus de changement radical. Tout plaide donc pour une unité d'action, sans cacher les différences de perspectives : garder un idéal révolutionnaire, sans mépriser les petits pas pour les uns; revendiquer des objectifs concrets comme stratégie la plus efficace pour humaniser le système économique pour les autres. Il y aura certes des points de divergences, mais aussi un large éventail d'actions en commun, seule manière d'avancer dans la lutte contemporaine à l'échelle mondiale, face à un adversaire qui a tout avantage à encourager les divisions »[1].

Tant que la pensée d’un homme et le souvenir de ses combats continuent à enrichir notre pensée et nos combats, il reste vivant parmi nous.

 

NB: la photo de François Houtart provient de : http://www.thedawn-news.org/tag/francois-houtart/


[1] Contradictions 111-112, Rassembler les résistances, textes réunis par Nadine Rosa-Rosso, 3ème et 4ème trimestres 2005, p7-9

mardi 21 mars 2017

Krokodillentranen voor de slachtoffers


In deze dagen van herdenking zijn sommige tranen voor de slachtoffers van 22 maart van aard om alleen maar woede op te wekken. Bijna een jaar na de aanslagen in Brussel moeten de slachtoffers nogal altijd vechten om de financiële, administratieve en morele steun te krijgen die ze mogen verwachten. Een lange strijd voor de rechthebbenden die eindeloos geconfronteerd worden met nog maar weer formulieren en een onvoorstelbaar administratief gesol.
Toen de verjaardag van 22 maart begon te naderen zijn de regering en de verzekeringsmaatschappijen opeens in gang geschoten om in te gaan op de eisen van de slachtoffers. De vertegenwoordiger van Assuralia, de beroepsvereniging van de Belgische verzekeringsmaatschappijen, vond het nochtans nodig eraan toe te voegen: ‘Het is goed voor één keer’, alsof hij zich richtte tot kinderen die een stommiteit hadden begaan.
We moeten erkennen dat de winsten in de Belgische verzekeringssector de laatste jaren gedaald zijn. Zo was in 2015 ‘de totale nettowinst in de sector gezakt tot 1,172 miljard euro, tegen 1.324 miljard in 2014’. [1] De vergoedingen voor de slachtoffers zullen op zo’n 322 miljoen euro komen [2], waarvan de verzekeringssector maar een deel voor zijn rekening neemt, namelijk 136 miljoen. [3] We begrijpen dus wel dat de winsten van de sector voor 2016 echt in gevaar zijn en dat er alle reden is om zich niet te engageren voor de toekomst…
Charme-offensief van het leger, boom van de security-sector
Het is nu ook al bijna twee jaar dat er militairen in de straten aanwezig zijn. Hun aanwezigheid heeft de uitvoering van de aanslagen van 22 maart niet verhinderd, maar zij heeft wel ‘het imago van defensie bij het groot publiek verbeterd, als we kolonel Bart Laurent mogen geloven, tijdens een persconferentie, op basis van een onafhankelijke studie.’ [4] Dat is dus een mooi PR-manoeuvre voor enkele tientallen miljoenen euro extra die ten laste zijn van de belastingbetaler. Met andere woorden: wij betalen om te leren wennen aan een oorlogssituatie.
Aan de permanente aanwezigheid van militairen in onze straten moeten we nog de spectaculaire bloei van de privébedrijven voor security toevoegen: ‘G4S Belgium, marktleider van de privébewaking in België, stelde in 2016 1610 medewerkers te werk. Zijn zakencijfer is met 10% gestegen. Een vooruitgang “bijna geheel toe te schrijven aan de dreiging van het terrorisme” ’. [5] Het gaat er inderdaad niet alleen om ons te doen wennen aan het zien van soldaten op elke hoek van de straat, maar ook aan het systematisch fouilleren van onze tassen door werknemers uit de privésector aan de ingang van het koopcentrum, van de bibliotheek, van de concertzaal…

De privatisering van de oorlog en van de ordehandhaving is een wereldwijd fenomeen dat onze regeringen passief overnemen, zonder enige reflectie. De sector van de privébewaking in Frankrijk ‘zou in aantal werknemers dat van de politie en de gendarmerie samen kunnen overstijgen, dat is meer dan 250.000 personen, bijna zoveel als de automobielsector’. [6] En om de cirkel rond te maken moeten we er nog aan toevoegen dat firma’s uit de privésector, in dit geval van detectives, ingeschakeld worden voor de bewaking van… de slachtoffers van de aanslagen! Een zeer alledaagse praktijk, volgens de verzekeraars.

Als IS niet bestond…

De oorlogen in alle richtingen die na de aanslagen van 11 september 2001 ontketend werden, hebben het terrorisme niet kunnen uitroeien. De huidige ontplooiing van de veiligheidsdiensten van de staat en van de privésector zullen evenmin aanslagen bij ons kunnen verhinderen. Het is veeleer omgekeerd. De algemene verspreiding van de oorlog en de repressie als systeem van regering over de hele wereld vormt de hoogste vorm van terrorisme: het terrorisme van de staten, van de wapenfabrikanten, van de verkopers van ultramoderne technieken voor controle en vernietiging, van de speculanten met graan en andere basisproducten, van organisaties die huurlingen voor alle mogelijke doelen aanbieden… Zoals Richard Labévière, Frans journalist en reserveofficier van het leger, zegt: ‘Als IS niet bestond, dan had men het moeten uitvinden.’ [7]
Als de herdenkingen van de aanslagen van 22 maart in Brussel een gelegenheid zouden zijn om eens diep na te denken over de toestand van de wereld en daar de conclusies uit te trekken die zich opdringen, dan zou het gaan om een werkelijk eerbetoon aan de slachtoffers. Hun leed en dat van hun familie en vrienden zou dan werkelijk iets humaans voortbrengen. Maar als je ziet welke kant het uitgaat in al de verklaringen, zowel die van de politici als die van de zogenaamde experten, weet je dat zoiets niet op komst is. We trekken nog altijd ten oorlog, zowel de economisch-financiële oorlog als de oorlog in strikte zin, en die twee vermengen zich steeds meer en steeds dieper, naarmate er meer krokodillentranen worden vergoten.






[6] Richard Labévière, Terrorisme, face cachée de la mondialisaiton, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016, p. 265

[7] Idem, p. 266

Vertaling: Eric Hulsens

dimanche 19 mars 2017

Larmes de crocodile pour les victimes

En ces jours de commémoration, certaines larmes pour les victimes ne peuvent que susciter la colère. Près d’un an après les attentats de Bruxelles, les victimes en étaient toujours réduites à mener leur combat pour recevoir le soutien financier, administratif et moral qu’elles sont en droit d’attendre. Un vrai parcours de combattants pour les ayant-droit, confrontés à des formulaires sans fin et des tracasseries administratives inimaginables. À l’approche de l’anniversaire du 22 mars, le gouvernement et les compagnies d’assurance se sont brusquement activés pour prendre en compte leurs revendications.  Le représentant d’Assuralia, l'union professionnelle des entreprises d'assurance de Belgique, a cependant jugé nécessaire d’ajouter que « C’est bon pour une fois », comme s’adressant à des enfants qui auraient fait des bêtises. Il faut reconnaître que les bénéfices du secteur des assurances en Belgique a reculé les dernières années. Ainsi pour 2015, « le bénéfice net cumulé du secteur a dès lors reculé, à 1,172 milliard d'euros contre 1,324 milliard en 2014 »[1]. Les indemnisations auront coûté en tout quelque 322 millions d’euros[2], dont le secteur des assurances n’a assumé qu’une partie, soit 136 millions[3]. On comprend dès lors que les bénéfices 2016 du secteur sont vraiment en danger et qu’il a bien raison de ne s’engager en rien pour l’avenir…

Opération séduction de l’armée, boum du secteur de la sécurité privée
Cela fait aussi près de deux ans que les militaires sont dans les rues. Leur présence n’a pas empêché la perpétration des attentats du 22 mars, par contre, elle « a amélioré l'image de la Défense auprès du grand public, si on en croit le colonel Bart Laurent lors d'une conférence de presse, sur base d'une étude indépendante »[4]. Voilà une belle opération de pub pour  quelques dizaines de millions d’euros supplémentaires à charge du contribuable. Autrement dit, nous payons pour nous habituer à être en situation de guerre.

À la présence permanente des militaires dans nos rues, il faut ajouter le boum spectaculaire du secteur de la sécurité privée : « G4S Belgium, leader du gardiennage privé en Belgique, a engagé 1.610 collaborateurs en 2016. Son chiffre d’affaires a progressé de 10%. Une progression «presqu’entièrement due à la menace terroriste» »[5]. Il ne s’agit en effet pas seulement de nous habituer à la vue des soldats à chaque coin de rue, mais aussi à la fouille systématique de nos sacs par des travailleurs du privé, à l’entrée du centre commercial, de la bibliothèque, ou de la salle de concert… La privatisation de la guerre et du maintien de l’ordre est un phénomène mondial que nos gouvernements adoptent passivement sans une once de réflexion.  En France, le secteur de la sécurité privée « pourrait dépasser en nombre le cumul des emplois de policiers et de gendarmes, soit plus de 250.000 personnes, presque autant que le secteur de l’automobile »[6]. Et pour boucler la boucle, ajoutons que des sociétés privées (de détectives cette fois) sont engagées pour surveiller... les victimes des attentats ! Une pratique tout ce qu'il y a de plus courant, selon les assureurs.
Pas plus que les guerres tous azimuts déclenchées après les attentats du 11 septembre 2001 n’ont permis d’éradiquer le terrorisme, le déploiement de la sécurité d’État et privée n’empêchera des attentats ici. C’est même le contraire qui se produit. La généralisation de la guerre et de la répression comme système de gouvernance mondiale constitue la forme suprême de terrorisme : le terrorisme des États, des producteurs d’armements, des vendeurs de techniques ultramodernes de contrôle et de destruction, des spéculateurs sur le blé et autres produits de première nécessité, des sociétés de mercenaires privés en tous genres…  Comme le résume parfaitement Richard Labévière, journaliste français et officier de la réserve opérationnelle : « Si Daech n’existait pas, il aurait fallu l’inventer »[7].

Si les commémorations des attentats du 22 mars à Bruxelles étaient l’occasion de mener une réflexion profonde sur l’état du monde et d’en tirer les conclusions qui s’imposent, un véritable hommage serait rendu à ces victimes ; leurs souffrances et celles de leurs proches serviraient à accoucher de quelque chose de véritablement humain. À voir le tour que prennent toutes les déclarations, des politiques comme des prétendus experts, on en est loin. Nous sommes toujours sur le sentier de la guerre, la guerre économico-financière et la guerre tout court, qui s’entremêlent de plus en plus fondamentalement, de larmes de crocodile en larmes de crocodile.

 

 




[1] https://www.rtbf.be/info/economie/detail_le-chiffre-d-affaires-du-secteur-des-assurances-au-plus-bas-depuis-2003?id=9441684
[2] http://www.dhnet.be/actu/belgique/les-attentats-de-bruxelles-ont-coute-322-millions-d-indemnisations-et-de-dommages-58104d93cd70fdfb1a57e821
[3] http://www.lecho.be/dossier/attaquesparis/136-millions-d-euros-pour-les-victimes-des-attentats-de-Bruxelles/9870212?ckc=1&ts=1489924135
[4] http://www.7sur7.be/7s7/fr/1502/Belgique/article/detail/3056841/2017/01/17/Les-militaires-en-rue-ont-ameliore-l-image-de-la-Defense.dhtml
[5] http://www.lavenir.net/cnt/dmf20170308_00970673/la-securite-privee-dopee-par-la-menace-terroriste-g4s-engage-1600-personnes-en-2016
[6] Richard Labévière, Terrorisme, face cachée de la mondialisaiton, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016, page 265
[7] Idem, page 266

samedi 11 mars 2017

Racisme policier, racisme policé

En Belgique, nous manifesterons le 15 mars contre la répression d’état, en France le 19 mars pour la justice et la dignité.

Ici et là, le même désir de dénoncer les violences policières. Le cas de Théo, en France, a fait éclater une nouvelle fois au grand jour la virulence de la violence policière et son caractère intrinsèquement raciste. Si cette violence perdure, ce n’est pas faute d’avoir été dénoncée à de multiples reprises. Si la violence raciste au sein des forces policières se perpétue au fil des ans, c’est qu’elle est soutenue, voire encouragée par le racisme « policé », civilisé, bien éduqué, des élites politiques et intellectuelles de la société.
Le refus d’entendre la jeunesse populaire des quartiers
On ne peut plus parler d’incapacité à entendre les messages de la jeunesse des quartiers mais bien de refus systématique, quel que soit d’ailleurs leur contenu.
Il faut rappeler une nouvelle fois, que tant en France qu’en Belgique, la première fois qu’on a parlé « d’émeutes » de la jeunesse, c’était en 1991 : celle du Val Fourré à Mantes-la-Jolie en juin 1991 et celle de Forest (Bruxelles), en mai 1991. Le facteur déclenchant à Mantes est le décès de Youssef Khaïf, 23 ans, mortellement blessé par un policier d'une balle dans la nuque. À Forest, c’est un énième contrôle policier au faciès qui met le feu aux poudres. Toutes les émeutes, et leurs compléments, les marches silencieuses, dans les banlieues françaises sont immanquablement chaque fois une réaction aux comportements de la police. Et pourtant, au lieu de provoquer, de la part des politiques, le souci de mettre fin au racisme et aux comportements arbitraires et violents d’une bonne partie de l’appareil policier, la réponse est systématiquement l’augmentation de la répression et du contrôle des quartiers populaires. J’ai analysé la dynamique répressive  belge à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de l’émeute de Forest, en mai 2016[1]. Au lieu de provoquer, de la part de la justice, un traitement équitable des victimes et le souci de poursuivre et de condamner les policiers auteurs des faits de violence et de propos racistes, la justice pratique la « présomption d’innocence des policiers mais la présomption de culpabilité des personnes tuées »[2]. Cette impunité quasi systématique, malgré les mobilisations de longue durée menée par des familles de victimes et des militants, ancre la conviction dans les quartiers que c’est tout l’appareil d’état, forces policières et judiciaires confondues, qui est imprégné par le racisme.

Charles de droite, Charles de gauche, quelle différence ?
Que les dates des premières émeutes, 1991, coïncident, en Belgique et en France, n’est pas le produit du hasard. Comme le souligne le sociologue et militant anti-sécuritaire, Mathieu Rigouste, « l’occupation policière des quartiers populaires connut un nouvel essor dans le courant des années 1990. Avec Charles Pasqua à l’Intérieur, la « chasse aux islamistes » des cités permit de justifier le développement intensif d’unités de police de ségrégation et de harcèlement pour soumettre les classes populaires, l’immigration ouvrière et les mouvement sociaux »[3]. L’appel à la «  chasse aux islamistes » fait écho aux propos d’un autre Charles, Charles Picqué, ministre-président socialiste de la Région bruxelloise, qui, à la même époque, souhaitait l’interdiction des radios libres arabes, sous le prétexte qu’elles « mobilisent les masses arabo-musulmanes » à l’occasion de la première guerre du Golfe. Cette guerre que le spécialiste des questions stratégiques, Alain Joxe, a appelée  « l’acte de naissance des « guerres sans fin »[4].

1990-1991 : le début des guerres sans fin
L’entrée dans les années 90 signifie en effet le début d’une nouvelle ère internationale. Après la disparition du bloc socialiste, entamée en 1989 et rapidement parachevée, il n’y a plus de justification crédible au maintien de l’OTAN, de la course aux armements et de la guerre dite froide.
Il ne faudra pas attendre longtemps pour se trouver un nouvel ennemi. Dès août 1990, suite à l’invasion du Koweit, l’ONU, sous impulsion américaine, décrète un embargo total contre l’Irak, prélude à la première guerre du Golfe et des guerres « sans fin » contre les pays arabo-musulmans.  L’embargo, quant à lui, prendra fin après 19 ans, non sans avoir tué des centaines de milliers d’enfants : « sur l'ensemble de la décennie 90, 350 000 enfants irakiens de moins de cinq ans sont morts, d'abord à cause des sanctions, mais aussi à cause des destructions liées aux  bombardements »[5].

La fin des années 80 et le début des années 90 est aussi marquée, au plan international, par la première intifada palestinienne. Et vingt-cinq ans plus tard, Israël mène toujours ses guerres sans fin contre le peuple palestinien, avec le blocus contre Gaza et ses bombardements  en 2008-2009 et 2014, l’expansion de plus en plus agressive de l’occupation par les colonies, et la répression toujours aussi féroce de toute force de résistance palestinienne.
Cette situation de « guerres sans fin » qui frappent les peuples arabo-musulmans depuis un quart de siècle, a profondément marqué les sociétés occidentales. Nos gouvernements ont suivi et approuvé les USA et Israël dans leurs politiques guerrières et créé ainsi, de facto, une légitimation de la guerre interne à nos sociétés. Qui n’est pas avec nous est contre nous, disait le père Bush. Et la jeunesse des quartiers, celle qui n’a pas 25 ans aujourd’hui, n’a rien connu d’autre que ce monde en guerre, où l’Arabe et/ou le musulman, font figure potentielle de cinquième colonne.
Toujours plus de murs pour protéger la richesse
Si on ne prend pas en considération le lien puissant entre la situation internationale et celle que connaissent les quartiers populaires des grandes villes métissées en Occident, il est impossible de comprendre les causes profondes des explosions de la jeunesse dans ces quartiers. La guerre est le produit et l’accompagnement indispensable de la libéralisation économique et financière qui plonge les peuples dans la pauvreté, le chômage, la faim.

L’effondrement du Mur de Berlin n’a pas mis fin aux murs, il a inauguré la construction de toujours plus de murs, de barbelés, de grillages et transformé la Méditerranée en tombe pour des milliers d’Africains fuyant la misère et la guerre. Et le racisme « policé », celui qui justifie, sous différents prétextes, la mise à mort des peuples « d’ailleurs », est la nourriture politique du racisme policier. Rappelons que, dans ce monde en guerre, un président de la République des Lumières peut se vanter dans ses mémoires, d’avoir ordonné des assassinats ciblés, sans aucune consultation démocratique[6]. N’est-ce pas, venu d’en haut, le « permis de tuer » que pratique la justice française face aux meurtres commis par des policiers ? Et quand, lors d’un débat avec les candidats à la primaire de la gauche, le journaliste leur demande ce qu’ils en pensent, ils se déclarent TOUS d’accord avec le président, lui reprochant seulement de ne pas en avoir gardé le secret…

L’état d’urgence, une histoire coloniale
Dans cette situation, il n’est pas étonnant que l’état d’urgence ait été décrété en France lors des émeutes de novembre 2005. L’état d’urgence a été créé en France par une loi du 3 avril 1955, en pleine « guerre d’Algérie », c’est-à-dire la lutte du peuple algérien pour sa libération nationale. Cette loi, couplée aux pouvoirs spéciaux, a été appliquée à plusieurs reprises pendant la guerre de libération sur le sol algérien, permettant, notamment, de construire de nombreux camps d’internement. Elle a aussi été appliquée sur le sol français, à la même époque, autorisant l’établissement de « centres fermés », et visant naturellement les militants nationalistes algériens.
L’état d’urgence n’a jamais été décrété en France que dans un contexte colonial lié à la lutte de libération algérienne et dans « ses » territoires d’Outre-Mer.

Mai 68, avec ses centaines de voitures brûlées ou transformées en barricade, ses arbres déracinés, ses pavés arrachés et lancés sur les forces de l’ordre, sa grève générale, ses occupations d’usines et d’universités et ses manifestations se poursuivant tard dans la nuit par des affrontements extrêmement violents avec les CRS, n’a jamais débouché sur l’état d’urgence, tout au long de ces deux mois de « guérilla urbaine », selon les termes mêmes des renseignements généraux[7].
Comment justifier alors que l’état d’urgence a été déclaré par le président Chirac le 8 novembre 2005 sur l’ensemble du territoire français, quelques jours à peine après le début des émeutes et leur extension à plusieurs villes françaises ? Comment l’expliquer autrement que par les caractéristiques propres à la majorité des émeutiers, des jeunes, comme en Mai 68, mais des jeunes « des banlieues », très majoritairement issus de l’immigration coloniale et postcoloniale ?

En réalité, Chirac n’aura résisté que quatre jours à l’appel de Marine Le Pen, alors députée européenne, conseillère régionale d'Île-de-France et vice-présidente du Front national, qui avait demandé au gouvernement français de « décréter immédiatement l'état d'urgence ». Marine Le Pen utilisa comme argument que Mitterrand président et Fabius premier-ministre l’avait bien fait pour la Nouvelle-Calédonie en 1985 ! Comme quoi les territoires d’Outre-Mer de la France ne servent pas qu’à faire des expériences nucléaires…
La solitude des révoltés
Une nouvelle fois, le message à l’égard des forces de police, le message civilisé de l’état, est très clair : ces jeunes ne sont pas des citoyens comme les autres, une voiture brûlée à Paris un jour de mai 1968 et une voiture brûlée à Clichy-Sous-Bois un jour de novembre 2005, ce n’est pas la même chose. Rappelons aussi au passage qu’en mai 68, le mouvement des étudiants a été rapidement rejoint par des syndicats ouvriers, alors que la solitude des émeutiers de 2005 est restée totale, tant du côté des forces politiques « de gauche » que des grands syndicats. Ces mêmes forces de gauche et syndicats qui ont immédiatement soutenu la révolte de la jeunesse grecque, quand celle-ci est descendue dans la rue, avec pas mal de violence, trois ans plus tard contre les politiques d’austérité[8].
La condamnation des émeutiers est unanime, tant à la droite qu’à la gauche de l’arc-en-ciel politique, y compris aux extrêmes. Pas une voix ne s’élève pour demander MOINS de police dans les quartiers populaires, alors que toutes les analyses démontrent que c’est précisément la présence policière renforcée depuis les premières émeutes de 1991 et la politique des zones de sécurité prioritaires qui nourrissent le sentiment des habitants des banlieues d’être tenus comma parias dans la société. Ce sont d’ailleurs les Renseignements généraux eux-mêmes qui établiront ce diagnostic en évoquant « une forme d’insurrection urbaine non organisée, une révolte populaire des cités, sans leaders et sans proposition de programme, animée par des jeunes habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française »[9].

La seule réponse : plus de répression encore !
Cet isolement des émeutiers par les forces politiques de gauche et les organisations syndicales laissent naturellement la voie libre au déchaînement de la démagogie populiste et aux mesures de répression.
Sarkozy ment sans vergogne en affirmant que plus de trois quarts des émeutiers arrêtés sont des délinquants connus de la police ; d’autres ténors politiques de droite affirment que l’extension des émeutes est due à des groupes d’agitateurs et de provocateurs ; apparaît ensuite l’inévitable théorie de la responsabilité des parents, sans parler de celle affirmant que la polygamie serait une des causes des violences urbaines[10]

Cette démagogie doit permettre de faire passer des mesures qui frappent directement les populations immigrées et qui sont réclamées à grands cris par la droite et l’extrême-droite : expulsion des étrangers condamnés dans le cadre des violences urbaines, limitation du regroupement familial, suppression des allocations familiales, destitution des émeutiers français de leur nationalité…

Moins de police, plus de démocratie !
Le fait que les émeutes éclatent toujours en réaction à des comportements policiers, directement (après un meurtre ou une intervention policière particulièrement choquante, comme récemment contre Théo), comme facteur déclenchant, mais avec une dénonciation très généralisée par les jeunes du contexte permanent d’humiliations et de racisme policiers, est en soi un message politique à qui veut bien l’entendre. Le fait de s’en prendre aux écoles est un autre message politique de la part de jeunes qui ne vivent pas l’école comme un lieu d’enseignement, d’éducation et de préparation à une vie professionnelle réussie, mais trop souvent comme un autre lieu d’exclusion et d’humiliation. Et le fait même de s’en prendre à son propre quartier ne peut-il pas lui aussi être entendu comme une dénonciation de ces « quartiers pourris », lieux de relégation et d’abandon ?

Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec les nombreuses initiatives actuelles de « déradicalisation » où il est à la mode de « donner la parole aux jeunes » mais où pratiquement jamais rien de ce qu’ils disent n’est ni entendu ni retenu. Récemment, une émission de la télévision publique francophone belge, « donnait la parole » à des jeunes de Molenbeek. L’une des jeunes interrogées disait notamment qu’elle ne comprenait pas pourquoi il fallait organiser des hommages aux victimes des attentats de « chez nous », mais qu’on n’en faisait pas autant pour les victimes des guerres « ailleurs ». Le même jour, la bourgmestre de Molenbeek inaugurait la mise en place d’une sculpture, sur la place communale, « en hommage aux victimes des attentats survenus à Paris et à Bruxelles les 13 novembre et 22 mars derniers »[11]. Juste histoire de montrer aux habitants de Molenbeek, que la démocratie, c’est seulement : « Cause toujours… » Une triste ironie veut qu’en plus la sculpture avait initialement été conçue pour rendre hommage aux cinquante ans de l’immigration marocaine en Belgique…




[2] Collectif Angles morts, dans Permis de Tuer, chronique de l’impunité policière, Éditions Syllepse, 2014, Paris, page10
[3] Mathieu Rigouste, dans Permis de Tuer, chronique de l’impunité policière, Éditions Syllepse, 2014, Paris, page 181
[4] Alain Joxe, Les guerres de l’empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, Éditions La Découverte, Paris, 2012, page
[6] « Interrogé sur les «opérations Homo» (homicides, dans le vocabulaire militaire, NDLR) le 9 octobre 2015, François Hollande avoue aux deux journalistes: «J'en ai décidé quatre au moins, mais d'autres présidents en ont décidé davantage» », http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/couacs/2016/10/19/25005-20161019ARTFIG00130-assassinats-cibles-de-terroristes-hollande-critique-jusqu-au-sein-du-gouvernement.php
[9] Rapport de RG cité par Laurent Mucchielli  dans Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, Quand les banlieues brûlent, Retour sur les émeutes de novembre 2005, édition revue et augmentée, La découverte, Paris, 2007, page 20
[10] Idem, pages 50 à 55