jeudi 15 mai 2008

Les possibilités d’établir une alliance globale pour soutenir la cause des peuples opprimés[1].

Les organisateurs de ce congrès m’ont demandé de parler sur les alliances possibles dans le monde d’aujourd’hui. Je suis très heureuse de pouvoir aborder ce sujet avec vous parce que cette question est essentielle dans le contexte international difficile que nous connaissons aujourd’hui.
Je tiens d’abord à préciser à partir de quelle expérience personnelle et de quelle idéologie j’avance mes points de vue. Dans la confusion politique qui domine aujourd’hui, si on veut aborder la question des alliances, il est important de savoir et de comprendre à partir de quelle réalité chacun d’entre nous, chaque organisation, parti ou mouvement formule ses opinions sur le monde.
Je suis une militante communiste depuis 1970; mon expérience politique s’est développée en Belgique, siège des institutions européennes et de l’OTAN, membre de l’alliance qui combat en Afghanistan, ancienne métropole coloniale en Afrique. La Belgique est un des plus vieux pays industrialisés, un des pays les plus productifs et les plus riches au monde et où la protection sociale des travailleurs est parmi les plus développées du monde riche.
Si on veut réaliser des alliances, il est essentiel de chercher à comprendre la réalité précise dans laquelle les opinions des uns et des autres se construisent. Parce que si nous voulons arriver à un combat commun, à un résultat commun, il faut savoir et surtout accepter que nous n’emprunterons pas les mêmes chemins parce que nous ne partons pas du tout du même endroit.
Pour arriver à A, le chemin partant de B sera B-A et le chemin partant de C sera C-A.

La "fracture sociale" au Brésil, à gauche les favellas, à droite les immeubles des riches
La façon dont une mère palestinienne de Gaza, une paysanne sans terre du Brésil, une intouchable de Calcutta ou une habitante des bidonvilles de Kinshasa construira sa vision du monde sera forcément tout à fait différente de la mienne. Et pourtant le défi à relever est que nous puissions nous rassembler en un mouvement commun contre l’impérialisme. Je vais donc parler à partir de mon expérience, qui est celle de la gauche des pays impérialistes, et balayer devant ma propre porte.

Les alliances

Pour pouvoir créer des alliances, pour reconnaître des alliés potentiels, il faut pouvoir se mettre d’accord sur l’adversaire. Vu du tiers monde, je pense que c’est très simple. Le premier problème est l’impérialisme américain et, à sa suite, le suivisme européen et la complicité des régimes corrompus dans le tiers monde même. Chacun sait que les réactions en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou au Moyen Orient ont été totalement différentes face aux attentats du 11 septembre que celles qu’on a connues en Europe, au Japon ou aux Etats-Unis.
Les stratèges américains, que l’on adhère ou non à la théorie du complot sur les attentats du WTC, ont pu largement utiliser cet événement pour convaincre une partie de l’opinion publique et une grande part des gouvernements européens qu’ils ont intérêt à se placer derrière le bouclier américain. 

Cependant, l’enthousiasme à suivre les stratèges américains s’est déjà considérablement refroidi entre le premier élan contre l’Afghanistan des Talibans et le second contre l’Irak de Saddam Hussein.
Les travailleurs et les peuples de l’Union européenne n’ont en réalité aucun intérêt à soutenir la politique militaire américaine dans aucune région du monde ; ils n’ont aucun intérêt à attirer sur eux la même colère que les agressions militaires et l’arrogance politique américaines suscite à juste titre dans les peuples du tiers monde. Pour se protéger des attentats terroristes, la mesure antiterroriste la plus efficace et la plus facile à réaliser est de retirer ses troupes sans contre-partie et sans délai de toutes les régions du monde que les USA ont mis à feu et à sang.
Le problème est qu’à chaque attentat réellement exécuté ou seulement supposé, même la gauche se sent avant tout obligée de condamner le terrorisme, d’approuver la nécessité de le combattre par tous les moyens, de préférence démocratiques, mais ne pose jamais comme première mesure la cessation des interventions étrangères, où qu’elles soient. Il appartient aux peuples concernés de faire et défaire leurs gouvernements, et non à des nations étrangères. C’est un principe élémentaire de relations entre les peuples qu’il faut restaurer si les peuples veulent vivre en paix.

Une deuxième raison fondamentale qui doit pousser travailleurs et peuples européens à renouer avec une certaine tradition anti-impérialisme et anticolonialiste est le modèle économique, social et politique que les USA exportent sur le continent, généralement avec une étape expérimentale en Grande-Bretagne. Les privatisations, la destruction progressive des formes avancées de la protection sociale, le démantèlement des services publics, la déstructuration et la dérégulation radicale des formes collectives du travail et l’affaiblissement du pouvoir syndical et politique des travailleurs qui s’ensuit, la restriction des droits démocratiques de s’exprimer et de s’organiser pour combattre ce système, l’individualisation forcenée des modes de production et de consommation, en bref, le « tout pour le marché, tout par le marché », qui n’est que le slogan trompeur des oligarchies financières et des multinationales, tout cela est « Made in USA » et nous conduit vers la barbarie. C’est contre cette barbarie qu’explosent aujourd’hui les révoltes de la faim dans le monde.

Mais nous connaissons aussi les conséquences de ces politiques au sein des USA même, et, quoique sous une forme encore adoucie sur le continent européen, : explosion des inégalités sociales (chiffres), explosion de la violence intérieure et des prisons, désintérêt de plus en plus grand des citoyens pour la chose politique.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, je suis convaincue qu’il n’y a pas d’autre stratégie possible pour la gauche européenne si elle veut que les classes ouvrières et les peuples du vieux continent contribuent une nouvelle fois au progrès politique, économique et social et à une paix juste dans le monde.

C’est l’orientation que j’ai proposée en 2002 au parti que je dirigeais à l’époque à l’occasion d’un congrès. La perspective que je proposais au parti était de travailler pendant les cinq années suivantes à l’établissement d’un front révolutionnaire, au niveau de l’Union européenne contre la guerre initiée par les Etats-Unis et pour la défense du socialisme. La question centrale, celle de la guerre, était la base sur laquelle selon moi ce front était possible. Parce que, même si elle prend des formes extrêmement différentes en moyens, en intensité et en conséquences, c’est la même guerre qui se mènent contre les peuples du tiers monde et contre les travailleurs dans les métropoles impérialistes. Ce sont les mêmes intérêts qui sont en jeu ici et là, à savoir, fondamentalement, la pérennité d’existence de la poignée d’hyper-riches de cette planète. La nécessité de ce travail difficile et de longue haleine, entamé début 2002, a été confirmée par la deuxième guerre contre l’Irak, qui a débuté le 20 mars 2003 et qui n’est aujourd’hui pas près de finir.

Robaerto D'Orazion, dirigeant syndical des Forges de Clabecq, Zohra Otman, avocate du PTB et Dyab Abou Jahjah, dirigeant de la Ligue Arabe Européenne (AEL)

Cette orientation a donné naissance à un front électoral qui réunissait pour la première fois, probablement dans le monde, un parti communiste et une organisation arabe nationaliste et antiracise, issue de l’immigration et comprenant de nombreux jeunes, notamment musulmans. Ce front réunissait dans ses porte-parole une femme médecin belge présente à Bagdad au début de l’invasion américaine de mars 2003, une déléguée syndicale flamande issue de la lutte contre la faillite de notre compagnie aérienne, la Sabena, et un représentant belgo-libanais de la Ligue Arabe européenne. Si cette expérience a connu un succès réel dans la jeunesse de l’immigration, le résultat électoral fut mauvais et c’est ce résultat qui a mis fin à l’expérience.

Malgré ce mauvais résultat, j’ai refusé de rejeter cette orientation à long terme et cela m’a valu mon exclusion d’un parti que je dirigeais depuis sept ans et dont j’étais membre depuis près de trente ans. A peine quatre années après cette exclusion, le nouveau porte-parole de ce parti déclare que le parti est dorénavant réformiste et non plus radical, travaille à l’approfondissement de la démocratie en Belgique, qu’il n’est « pas opposé à la mondialisation du moment qu’elle profite à tous les peuples du monde » et que, face à cette mondialisation « il faut tout d’abord protéger les acquis des travailleurs européens ».
Cette expérience, pour limitée qu’elle soit, est représentative de la scission qui est en train de se produire au sein de la gauche entre une aile qui conçoit son travail essentiellement à partir de la protection des acquis sociaux et démocratiques du mouvement ouvrier européen et une aile qui conçoit essentiellement l’action politique à partir de la lutte mondiale contre la superpuissance américaine et plus généralement l’impérialisme sous toutes ses formes.
Les tenants de ce deuxième courant sont aujourd’hui totalement minoritaires sur le continent européen et sans aucun doute au sein des Etats Unis d’Amérique. Mais mon optimisme est soutenu par l’existence d’analyses similaires et de mêmes courants en dehors des métropoles impérialistes.
A titre d’exemple, je citerai le journaliste militant jordanien, Hisham Bustani : « Il n’est que logique qu’actuellement la gauche arabe est une entité faible, divisée entre deux camps :
(1)          le camp communiste classique qui continue à suivre la ligne politique des ses prédécesseurs, avec des ajoutes ’libérales’ : il propose la solution des deux états en Palestine ; il a beaucoup de confiance dans les « processus démocratiques » imposés par les impérialistes, comme celui en Irak après l’occupation. Il rejoint les agendas des ONG et accepte leur financement. Il se bat pour sa propre survie politique plutôt que pour un programme et une idéologie politique. Cette ligne est profondément ancrée dans les organisations historiques (comme les Partis communistes et structures similaires) ;
(2)          Un camp critique néo-marxiste qui, bien que présent et actif, est inorganisé et divisé, dû au fait qu’il est composé d’individus qui ont quitté les structures classiques officiels sans trouver ou construire une alternative.
Personnellement, je préfère le terme « Gauche Unitaire » au terme « Gauche Nationaliste »
La nouvelle gauche critique a des points de vue clairs sur :
1.            La Palestine – le cœur du mouvement de libération arabe et pas simplement un conflit Palestiniens-Israéliens. C’est une lutte sans compromis entre le projet de libération arabe et le projet impérialiste sioniste. Il ne peut pas être résolu par des « processus politiques ». il ne peut pas être résolu en maintenant une entité sioniste sur quelque partie de la terre arabe que ce soit;
2.            Irak – aucune reconnaissance de l’occupation US ou d’un processus politique qui découle de cette occupation
3.            La Résistance – soutien inconditionnel à toutes les formes de résistances, la résistance armée comprise
4.            L’unité de la lutte arabe – l’impossibilité de la libération au niveau de l’état arabe actuel qui est faible et une fabrication coloniale soumise
5.            La nécessité de former des fronts anti-impérialistes basée sur des stratégies politiques claires avec des forces qui partagent cette approche mais qui ne sont pas spécialement de gauche (comme les islamistes, nationalistes etc.) A travers une polarisation entre ces deux camps – un effort qui devait être global sur base d’une clarté politique- une nouvelle gauche radicale, militante, claire et révolutionnaire peut voir le jour, et devenir à nouveau un acteur clé dans le processus de libération dans la région arabe et dans le monde ».     

La première des alliances à faire est là, entre les gauches radicalement anti-impérialistes du monde entier. Il est urgent que ces gauches d’un genre nouveau apprennent à se connaître, se soutiennent mutuellement, échangent des opinions et des expériences et établissent des liens sérieux.
Pourquoi sommes-nous minoritaires ?
Si cette gauche d’un nouveau genre est minoritaire, c’est aussi toute la gauche qui est minoritaire aujourd’hui et elle en porte une grande part de responsabilité. Je voudrais aborder quatre raisons qui me semblent essentielles pour expliquer la faiblesse actuelle de la gauche.

Le manque de projet de société

Thatcher et Reagan, au golf, bien sûr...

Quand la droite libérale était politiquement et idéologiquement minoritaire, au sortir de la seconde guerre mondiale, elle a préparé son come back patiemment pendant trente ans, en s’organisant essentiellement dans des think tank qui ont obtenu leurs premières victoires politiques avec l’élection de Reagan aux USA en 1980 et de Thatcher en Grande-Bretagne en 1979. A propos du marché libre versus la socialisation des moyens de production et la répartition des richesses, la dame de fer ressassa à l’infini le fameux « TINA », « there is no alternative ».


La gauche parle et agit aujourd’hui comme une éponge imprégnée de cette pensée thatchérienne. Qu’elle soit social-démocrate ou communiste, elle se laisse culpabiliser sur son bilan politique, économique et social. Si elle veut sortir de sa position minoritaire impuissante, la gauche doit cesser de dire qu’elle a tout raté au vingtième siècle, tout en reconnaissant rationnellement les erreurs réelles qu’elle a commises. Elle doit défendre les acquis des communistes et de la social-démocratie dans les pays riches, le rôle essentiel joué par le camp socialiste tant pour le rapport de forces entre capital et monde ouvrier dans les métropoles impérialistes que dans les luttes pour la décolonisation. Cela ne l’empêche nullement de tirer toutes les leçons des erreurs, parfois monstrueuses commises. Mais ce n’est pas en disant à l’adversaire, excusez-nous de nous être battus pour la justice sociale, la démocratie politique et la paix qu’on fera avancer la cause des peuples au vingt et unième siècle.

La capitulation face à la vague islamophobe

Il existe un lien direct entre le manque de projet de société de la gauche et la peur de l’islam. La gauche a d’autant plus peur des courants islamistes politiques, qui lient leur résistance à un projet de société religieux global qu’elle n’a elle-même plus de projet de société global. Elle a peur de se faire avaler par le projet religieux et elle a raison parce que les masses suivront nécessairement ceux qui résistent le mieux. Or, toute l’histoire l’a prouvé, on résiste mieux quand on a une perspective à long terme que quand on n’en a pas. Au lieu de trembler devant la montée des sentiments religieux, la gauche ferait mieux de développer un projet de société mondial dans lesquels les masses croyantes, qui constituent l’immense majorité des populations, ont une place à part entière et ne sont plus traitées comme des barbares arriérées incapables de progressisme.
L’hystérie laïque à partir de quelques foulards, dont la France nous a donné un triste exemple, et qui a profondément divisé la gauche, n’est que la pointe de l’iceberg que nous devrons faire fondre si nous voulons que la gauche survive. Avec une douzaine de démocrates et de progressistes belges, j’ai réalisé avec Marc Jacquemain, professeur de sociologie, un livre collectif intitulé « Du bon usage de la laïcité » ; il vient de sortir et j’espère qu’il contribuera à faire fondre la glace.

L’épouvantail communautariste

Dans l’ensemble des changements intervenus dans l’organisation du travail dans les pays capitalistes, un des plus importants est la situation de cette partie du prolétariat issu de l’immigration, que ce soit à la première, la deuxième ou la troisième génération. Les premières vagues d’immigration ont directement été intégrées dans les grands complexes industriels en plein développement au dix-neuvième et au vingtième siècle ( mines, sidérurgie, constructions métalliques) ainsi que dans les grands travaux publics. Rappelons d’ailleurs que toute l’histoire de l’industrialisation est liée à l’émigration des paysans vers l’industrie, de la campagne vers la ville, même si, au départ, il s’agissait de migrations internes aux pays en voie d’industrialisation. Le même processus a lieu aujourd’hui en Chine ou en Inde.

Mais dans les plus vieilles nations industrielles, cette immigration est liée étroitement à l’histoire de la colonisation ; c’est le cas pour la France et la Grande-Bretagne, ce l’est moins pour des nations ayant « disposé » de moins de colonies, comme l’Allemagne ou la Belgique.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, avec l’érosion, voire la disparition totale des grands complexes industriels et la réorientation de l’économie occidentale vers d’une part la « société de l’information », d’autre part la société des services, la situation de l’immigration a fortement évolué. D’un côté, il y a l’immigration bienvenue, c’est-à-dire l’immigration diplômée, qualifiée, qui peut contribuer au développement de la société de l’information. C’est une catastrophe pour les pays du Tiers Monde, car c’est l’aspiration de leurs cerveaux vers l’Occident et par conséquent un frein sérieux à leur propre développement. D’autre part, il y a l’immigration non ou peu qualifiée destinée à alimenter en main d’œuvre la société des services au sens large : services aux personnes, hôtellerie, tourisme, bâtiment, agriculture. Ainsi se réalisent les prévisions d’un social-démocrate allemand, Hildebrand, en 1910 ( !!) et cité dans Lénine dans « Impérialisme, stade suprême du capitalisme » : « L’Europe se déchargera du travail manuel – d’abord du travail de la terre et des mines, et puis du travail industriel le plus grossier – sur les hommes de couleur et s’en tiendra, en ce qui la concerne, au rôle de rentier ».
Cette Europe de rentiers a besoin d’un sous-prolétariat non qualifié ou, quand il l’est, prêt à accomplir des tâches n’exigeant que peu de qualification, pour un salaire de misère et dans les conditions de la précarité voire de la clandestinité. La production industrielle peut se faire ailleurs, en Chine ou en Inde, par « les hommes de couleur » du moment que ceux-ci accomplissent dans les métropoles les tâches permettant aux riches et aux classes moyennes de vivre dans la facilité.
L’immigration moderne dans les métropoles impérialistes est dévolue aux tâches domestiques, au sens large. Elle entretient les bureaux et les usines quand les employés et les ouvriers ne sont plus au travail, elle entretient les ménages et les quartiers quand les travailleurs « de souche » ne peuvent ou ne veulent plus le faire pour ces salaires-là.
Cette division du travail, je la vois directement dans les classes où j’enseigne le français à des adultes pour la plupart récemment immigrés : aux femmes africaines non qualifiées le travail ménager à domicile, rejointes aujourd’hui par des femmes plus qualifiées de l’Europe de l’Est, aux hommes marocains le travail sur les chantiers de construction ou de rénovation, le transport par camion des marchandises ou l’accueil des touristes dans les hôtels.
Cette division internationale du travail est une cause profonde de la division du monde du travail. Cette division est alimentée par des campagnes racistes, faites de paroles et d’actes.
Mais dès que cette partie du prolétariat, reléguée objectivement au rang de serviteurs et souvent traitée comme telle, tend à se rebeller, la gauche s’écarte peureusement par crainte du « communautarisme ». L’attitude de la gauche à l’égard des révoltes des banlieues en France ou de la criminalisation des organisations radicales issues de l’immigration, comme nous la connaissons aujourd’hui en Belgique avec le procès contre l’AEL, est typique à cet égard. Si la révolte des jeunes des deuxièmes et troisièmes générations de l’immigration est communautariste, alors les femmes ouvrières en grève pour l’égalité des salaires, les ouvriers masculins luttant pour le suffrage universel des hommes, puis les suffragettes luttant pour celui des femmes, tout cela était aussi des luttes communautaristes, car il s’agissait de communautés de travailleurs ou de travailleuses, conscient(e)s d’une discrimination spécifique et luttant pour l’égalité des traitements.

La culpabilisation sur le génocide nazi

Dans un congrès consacré à la résistance palestinienne, il faut encore évoquer la culpabilisation permanente de la gauche sur le génocide nazi. Comme cela a déjà été évoqué par d’autres orateurs, je voudrais dire une seule chose.
La gauche, en particulier les communistes, mais aussi au-delà de la gauche, de larges pans de chrétiens ou de libéraux démocrates, appartiennent à une tradition qui a caché les juifs et résisté au nazisme avant et pendant la deuxième guerre mondiale. Elle doit refuser la culpabilisation à l’égard du génocide juif, non pas parce qu’elle n’était pas née à cette époque, mais au contraire parce qu’elle existait et a payé de nombreuses vies la résistance à la barbarie nazie.
C’est précisément parce que nous appartenons à cette tradition que nous soutenons la résistance du peuple palestinien.
En conclusion, si la gauche cesse de se laisser intimider par la droite (et c’est exprès que je ne mentionne pas l’extrême droite – qui n’est pas, quoi qu’on en pense, le danger principal en Europe aujourd’hui), si la gauche cesse de capituler constamment face à son idéologie et ses théories politiques et économiques, elle a un grand avenir devant elle. Mais pour cela, il faudra un minimum de courage et ne pas craindre la diabolisation voire la criminalisation.
Ce courage, nous pouvons le trouver en regardant le monde d’aujourd’hui, en mutations constantes.
Les opportunités pour affaiblir la toute puissance américaine sont tout autour de nous et c’est à nous de les saisir. Nous devons adopter une stratégie qui prenne le monde entier comme point de départ et non pas seulement nos propres conditions d’existence.

Les pays émergents : Chine, Inde, Brésil, Russie

Nous assistons aujourd’hui à l’émergence extrêmement rapide de nouvelles puissances économiques et politiques qui offrent une alternative à la puissance économique américaine. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir dans la gauche sur les régimes en place en Chine, en Inde, au Brésil ou en Russie, ces nations économiquement émergentes regroupent la plus grande part de la population mondiale et assureront dans les années à venir la plus grande part de la production industrielle mondiale.
Ces nouvelles puissances sont d’ores et déjà le pôle vers lequel se tournent les nations les plus pauvres du tiers monde pour échapper au joug des multinationales américaines et européennes. Cette nouvelle tendance permettrait à l’Union européenne de se détacher du bouclier américain et ’oser de nouvelles alliances.
La gauche européenne ne peut pas laisser passer cette opportunité de rompre avec l’axe atlantique et d’établir de nouvelles relations avec les nations et les peuples du tiers monde. Mais elle doit pour cela reconnaître inconditionnellement le droit des nations à l’indépendance, à leur conception de la démocratie et surtout au développement, même quand celui-ci emprunte des voies qui nous rappellent les pires moments de l’industrialisation en Europe. Il faut cesser de faire la leçon aux peuples qui ont faim et soif d’eau potable, qui vivent sans électricité, sans écoles et sans hôpitaux ; ce qu’ils attendent de nous, ce ne sont pas nos leçons sur le travail des enfants mais des revendications radicales à l’égard de nos propres gouvernements, comme l’annulation immédiate et sans condition de la dette ou la fin des interventions militaires ou dites humanitaires.

Les résistances dans les nations en développement

Embourbée dans son occupation militaire de l’Irak, incapable de mettre fin à la résistance palestinienne, préoccupée par les positions antisionistes et anti-impérialistes de la Syrie ou de l’Iran, l’administration américaine est actuellement incapable de s’occuper de son arrière-cour traditionnelle, le continent latino-américain. Non seulement Cuba reste debout, Fidel Castro ou non à la barre, mais les peuples utilisent les élections pour mettre au pouvoir les formations politiques les plus à gauche dans leur pays. C’est naturellement autour du Venezuela de Chavez, fidèle allié de Cuba, que se regroupent les forces les plus anti-impérialistes du continent.


La force de Chavez ne réside pas seulement dans l’attraction qu’il exerce sur les masses pauvres de l’Amérique latine mais dans sa capacité à proposer de nouvelles alliances aux peuples du monde entier : « Le président des Etats Unis a dit hier, dans cette même salle, la chose suivante, je cite : "Partout où vous regardez, on entend des extrémistes qui vous disent que vous pouvez échapper à la misère et récupérer votre dignité par la violence, la terreur et le martyre".(...) Non, ce n'est pas que nous soyons extrémistes. Ce qui se passe c'est que le monde est en train de se réveiller, et que de partout se soulèvent les peuples. J'ai l'impression monsieur le dictateur impérialiste que vous allez vivre jusqu’à la fin de vos jours avec un cauchemar, parce que partout où vous regarderez vous nous verrez nous soulever, nous qui nous soulevons contre l'impérialisme nord-américain. Ceux qui réclament la pleine liberté du monde, l'égalité des peuples, le respect de la souveraineté des nations ; oui, ils nous appellent extrémistes, nous nous soulevons contre l'Empire, nous nous soulevons contre le modèle de domination. Après, monsieur le président est venu vous parler, il l'a ainsi dit, "aujourd'hui je veux parler directement aux populations du Moyen Orient. Mon pays désire la paix". C'est vrai, si nous allons dans les rues du Bronx, si nous allons dans les rues de New York, de Washington, de San Diego, de Californie, de n'importe quelle ville, de San Antonio, de San Francisco, et que nous demandons aux gens dans la rue, aux citoyens étasuniens, ce pays veut la paix. La différence réside dans ce que le gouvernement de ce pays, des Etats Unis, ne veut pas la paix, il veut nous imposer son modèle d'exploitation et de rapine et son hégémonie à coups de guerres, c'est cela la petite différence. Il veut la paix et que se passe-t-il actuellement en Irak ? Qu'est-il arrivé au Liban et en Palestine ? Et que s'est-il passé depuis cent ans en Amérique Latine et dans le monde et actuellement les menaces contre le Venezuela, des nouvelles menaces contre l'Iran ?(…)Enfin, le Président des Etats Unis est venu parler aux peuples(...) Il s'est adressé au peuple d'Afghanistan, au peuple du Liban, au peuple d'Iran. Et on se demande, de la même façon que le Président des Etats Unis dit "je dis à ces peuples", que lui diraient ces peuples à lui ? Si ces peuples pouvaient s'exprimer, que lui diraient-ils ? Je vais vous le dire, parce que je connais la plus grande partie de l'âme de ces peuples, les peuples du Sud, les peuples écrasés, ils diraient : Empire Yankee go home ! Voilà quelle serait la clameur qui surgiraient de toutes parts, si les peuples du monde pouvaient lui parler d'une seule voix, à l'Empire des Etats Unis ». Bien que croyant, Chavez propose à la gauche un modèle de stratégie non pas fondée sur des valeurs, mais bien sur une évaluation sérieuse du rapport des forces en présence.

Le fossé grandissant entre riches et pauvres au sein du monde riche

Bien que cela ne débouche pas encore sur des luttes d’envergure, le fossé entre actionnaires riches et prolétaires pauvres grandit chaque jour un peu plus au sein des métropoles impérialistes. De même, les conditions d’existence d’une large couche moyenne des travailleurs, notamment dans les administrations publiques, le non marchand, le petit personnel de cadre et employé, s’effritent lentement mais sûrement.
Le noyau ouvrier organisé et conscient issu de la grande période industrielle, et toujours présent aujourd’hui dans quelques entreprises importantes, a la possibilité de chercher des alliés en dehors de l’entreprise. Si le noyau ouvrier classique, qui a joué un rôle politique essentiel au vingtième siècle, veut encore jouer un rôle progressiste dans ce nouveau siècle, il lui faudra rejoindre des combats extérieurs à l’usine, que ce soient ceux des jeunes en lutte contre la restructuration de l’enseignement ou ceux des jeunes en lutte contre la discrimination, la violence et les meurtres racistes. Il lui faudra reprendre les revendications de ceux qui n’ont pas de toit, pas de droits ou pas de voix et, sur cette base claire et radicale, entraîner les couches moyennes des travailleurs dans une nouvelle « utopie » socialiste. Sinon le déclin politique de la classe ouvrière, qui est indissociable du déclin de la gauche, sera inéluctable.
La CGT s’est récemment honorée en France en reconnaissant les travailleurs clandestins comme des membres à part entière du prolétariat français et en soutenant leur combat. Si ces exemples sont encore relativement peu nombreux, ils peuvent nous inspirer. C’est aussi ainsi que les luttes du tiers monde et les luttes du prolétariat européen peuvent se rejoindre sur place, à domicile et remodeler progressivement l’identité du prolétariat européen.

Le choc des civilisations

Il existe donc de nombreuses raisons pour un optimisme raisonnable et réaliste. Des alliances plus ou moins conscientes, plus ou moins structurées sont déjà en train de se développer à l’échelle mondiale ; des expériences limitées mais tournées vers l’avenir ont lieu ça et là dans toutes les régions du monde. Pas encore de quoi nous réjouir pleinement, juste assez pour nous donner ce courage indispensable pour affronter les défis d’aujourd’hui. Car ce qui est précisément préoccupant, c’est l’écart qui existe entre ces possibilités réelles d’alliance et la conscience qu’en a la gauche occidentale.
J’ai dit en commençant que pour arriver à A, le chemin ne serait pas le même si l’on part de B ou si l’on part de C. Les conditions dans lesquelles la gauche défend son projet au Moyen Orient, en Amérique Latine ou au sein de l’Union européenne sont radicalement différentes. Nous sommes obligés d’en tenir compte chacun dans notre militantisme. En même temps, il est essentiel que nous nous rencontrions plus souvent pour (ré)apprendre que nous poursuivons en définitive le même projet commun, à savoir un monde débarrassé de l’impérialisme, dans lequel les peuples construisent des relations basées sur l’égalité, l’indépendance et la solidarité.
Il nous faudra lutter pied à pied contre l’intoxication des esprits par l’idéologie bon marché du choc des civilisations. Il faut renvoyer cette idéologie à la place dont elle n’aurait jamais dû sortir, à savoir un vieux rêve de milliardaire américain. 
Nous, gauche européenne, devons mener cette lutte au sein de « notre » communauté, ici,  dans les sanctuaires capitalistes mais ce sera d’autant moins difficile que nous le ferons en alliance avec vous, militants de gauche et militants anti-impérialistes du tiers monde, pour refuser ensemble de galoper tête baissée dans le mur du choc des civilisations.
Il me semble essentiel que nous recommencions à raisonner en termes d’impérialisme et de nations opprimées, en termes de capitalisme et de prolétariat, en termes de luttes de classes et de libération nationale, en termes finalement d’internationalisme prolétarien mais que nous le fassions dans une conscience claire de notre position minoritaire et de l’indispensable ouverture aux alliances que nous permet le monde d’aujourd’hui, tel qu’il est réellement et non pas tel que nous le voudrions.





[1] Intervention de Nadine Rosa-Rosso à la conférence de l’Union Internationale des Parlementaires pour la Palestine (UIPP), 15 mai 2008.